Démarche

Depuis plus d’une décennie déjà, je m’intéresse au sujet de la ville comme lieu de mémoire collective. Cet intérêt remonte à l’année 2004 dans le cadre de mes études (DESS UQÀM) où j’ai eu à lire la thèse du sociologue Robert Erza Park (The City 1925). Je souligne ce fait parce que la pensée de Park a provoqué , cette année-là, un tournant majeur dans ma pratique artistique.

Dans l’ouvrage The City, le chercheur présente une recherche sur le comportement humain en milieu urbain dans le contexte où la ville de Chicago est en crise et subit une croissance démographique et industrielle sans précédent. Cette croissance exerce une pression sur le développement du territoire de la ville et engendre des quartiers ethniques et modifie les rapports sociaux. Invité à réfléchir sur cette problématique pour une meilleure réorganisation urbaine, Park positionne d’abord la ville comme son «laboratoire de recherche pour étudier le comportement collectif, (…), puis il avance une théorie sur l’écologie des villes. «La ville se développe comme un organe vivant, écrit-il, (…) elle est un ensemble de coutumes et de traditions, d’attitudes et de sentiments organisés (…) elle est à l’image des gens qui l’habitent.»

Tout mon travail repose sur sa façon de voir la ville. Il est question ici de la ville vue comme un écosystème. À la connaissance de cette théorie, je décerne un point central que je souhaite étudier, creuser et développer; celui de la ville comme lieu identitaire, lieu de mémoire collective, lieu où les citoyens façonnent, transforment et mettent en place des choses, à tout instant, de toute part, dans un système de relations constamment personnalisées et réactualisées.

En 2004, et encore aujourd’hui, la ville de Sherbrooke devient mon laboratoire de recherche. Si Park étudie Chicago, moi j’étudie Sherbrooke parce que je vie à Sherbrooke. C’est tout naturel. Sherbrooke est une ville moyenne habitée de près de 165,000 habitants.

Dans mon travail, je cherche à exprimer que la ville est une organisation matérielle où toutes les choses s’imbriquent et forment une ligne du temps qui se veut être au final l’histoire de la ville.

Toutes les choses dans la ville ont un intérêt pour moi. Elles ont différentes apparences et toutes reflètent des temps différents, des époques différentes. Elles montrent des savoir-faire d’autrefois, d’hier et d’aujourd’hui. Elles renseignent sur notre façon de vivre, notre culture et sur nos choix collectifs. La ville est un miroir de nous à ciel ouvert. Elle est un patrimoine vivant. Ma méthode de travail s’apparente à celles du paléontologue, de l’archéologue, de l’historien, de l’archiviste et du collectionneur. C’est-à-dire que lors de mes déambulations urbaines je photographie, je dessine, je ramasse et je classe des objets et des formes que j’ai identifiés dans la ville. Puis, je rassemble certaines de ces informations dans le but de provoquer une relecture de ces éléments pour ainsi nous amener à regarder plus intensément les détails dans la ville.

Sur le plan formel, je travaille surtout par accumulation, assemblage et collage. Mes oeuvres ont des apparences de villes imaginaires ou de collections. En ce qui concerne les techniques employées, je peins, je colle, j’assemble, j’intègre des images. J’ai fait une série de dessins où j’ai utilisé la technique du frottis ou pochoir pour reproduire des formes urbaines pertinentes sur le plan historique et social. J’ai aussi réalisé une série d’œuvres qui abordent le sujet de la conservation (mémoire collective). J’ai ramassé des objets sur la rue et le trottoir et je les ai traités comme s’ils étaient des artefacts, des objets à conserver pour le futur comme signes du temps actuel (oeuvres série La collection).

Chantal Lagacé